Etat d’urgence

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Hier soir, soirée chevelue. Concert au Montreux Jazz avec une affiche qui dès le départ donnait envie de mettre de côté un mal de dos dictateur. Sampha, Solange & Erykah Badu. Impossible de résister même si c’est dur.

Ma relation avec le Montreux Jazz n’est plus la même depuis quelques temps. Je peine à comprendre l’élitisme criant qui nous est vendu chaque année. A prix d’or on me propose d’accéder à MA musique en live. Le jazz, le hiphop, l’afrobeat, le funk, la soul et j’en passe. Tout ça, toutes ces sonorités appartiennent à ma culture, mon ADN alors pourquoi me le vendre ? Pas à moi. Bref nous en reparlerons autour d’une carafe d’eau gratuite.

La dernière fois que je suis venu au Jazz c’était pour Mary J. Blige et D’Angelo & The Vanguard. J’étais accompagné de la team Mary Jay qui défendait son « camp » dur comme fer. Cette année la différence d’âge s’est imposée comme une évidence et la plupart des personnes autour de moi avaient fait le déplacement pour Sampha & Solange. Moi, même avec des allures de vieux jazzman, je portais les couleurs des Soulquarians …to the fullest man, what are you talking about !?

En arrivant sur les quais on pouvait la sentir, elle était là, omniprésente et complètement décomplexée. De quoi je parle ? L’urgence. L’urgence d’être qui nous sommes quelque soit le prix. Je me disais secrètement que cette soirée revêtait un côté sentimentalo-politico-sociolo-rebelle de facto. L’urgence qui fait saigner les gencives, nourrie par l’espoir de ceux qui conjuguent le futur au présent. Ce soir le ciel sera plus haut.

C’est Sampha qui ouvre le bal. Le style british electro passe bien pour une première découverte. Avec son band de percussionnistes hors pair il m’a emporté avec lui. Le style est profond. Sampha est un vrai crooner. Donny Hathaway 2.0. (Note pour moi même : pourquoi je n’ai pas le vinyle ?)

En jeune vieux que je suis, j’ai d’abord peiné à faire abstraction de l’aspect electro pour sentir les effluves de talents du bonhomme. J’ai regretté ne pas avoir embarqué le vieux Ekwé avec moi lui qui, malgré le poids des années, est très porté sur les nouvelles sonorités.

Sampha rappelle avec délicatesse qu’il est possible pour un homme d’être sensible et d’en faire quelque chose de beau, même en 2017. A découvrir et à creuser.

Arrive la go sûre ; Solange.

Qu’on se le dise, jusqu’à hier et malgré le fait que je la trouve très singulière et talentueuse, j’ai secrètement toujours mis Solange en comparaison à sa sœur, chut pas de nom. Après la rencontre, cet apriori est désormais rangé dans le tiroir des erreurs à côté de ce surnom que j’ai porté une partie de mon adolescence ; Black Trump. Elle a sa place parmi les grands, a seat at the table.

Soly est et c’est tout. Elle débute les hostilités douces avec Rise que j’ai capturé sur vidéo pour ma fille, sa chanson favorite. Elle a le talent bavard et n’est pas avare de messages forts et positifs. Bien que je ne sois pas sûr que le message derrière F.U.B.U ait été complètement saisi par l’ensemble, il est bien reçu pour ma part et merci d’ailleurs. Solange distille les nouveaux termes du contrat à dire ; c’est comme ça et c’est tout. L’entreligne de Don’t touch my hair est encore plus prenant quand la dame est sur scène, c’est la base du contrat. Don’t touch my pride, they say the glory is all mine…

Solange occupe son espace sans complexes et retenue. Le show est monté en puissance au fur et à mesure que les minutes s’effeuillaient. Solange danse, saute sur talons et chante en même temps. Avec un batteur et un bassiste qui cimentent le tout, l’univers est tout simplement majestueux et accueillant et donne envie de faire des bébés. Des bébés décomplexés…

Moment émotion quand Solange rappelle que Nina Simone l’a précédée sur cette scène et qu’elle était honorée d’être avec nous. L’arbre et le fruit.

Pendant Cranes in the Sky j’intercepte un dialogue entre deux mecs qui force mon sourire. « Man this lady kicked Jay-z’s ass…» et l’autre de répondre après un temps de réflexion «yeah she’s got something in her eyes man, she looks like she can kick some ass if you mess around with her, straight up man». Substantifique moelle du nouveau dialogue. Messieurs soyons à la page.

Merci Solange.

C’est ensuite au tour d’Erykah Badu a.k.a Badoula Oblongata a.k.a Analog girl in a digital world a.k.a She Ill. Présentée par Solange comme sa grande sœur, la venue d’Erykah Badu s’est faite dans une ambiance électrique. D’abord des problèmes techniques ont fait durer le suspense avant que la diva au chapeau apparaisse avec ce flegme qui lui va si bien.

Erykah et moi (oui je l’appelle par son prénom et puis quoi ?) nous avons une longue histoire ensemble. Mes premiers rencards se sont pour la plupart déroulés sur Mama’s gun & Baduizm en fond sonore. Badu fait partie d’un tout. Une grande sœur. Récemment elle a entrepris des recherches pour découvrir quelles étaient ses origines africaines. Le résultat de cette exploration ne fait que nous rapprocher plus encore. Erykah a des origines bamileké, Erykah a du sang bantou dans les veines. Ingeta !

Pour la petite histoire ma fille s’appelle Elikya, plus tard peut-être on l’a surnommera Elikya Badi, bah quoi ? Pourquoi pas ? Pas de projection sur l’enfant mais…bref.

Hier, depuis l’arrière scène, des effusions de charisme se faisaient ressentir jusqu’en fond de salle où je me trouvais solidement ancré sous le climatiseur. Nécessité fait loi.

C’est mon troisième concert de Badu et à chaque fois je suis interloqué par la manière dont elle se présente. La première fois c’était de façon très énergétique après l’un des derniers passages du vieux baobab Gil-Scott Heron. (On en parle quand de GSH??). A l’époque, le cœur disponible, j’avais crié à mon pote le serbe « je te présente ta future belle sœur ! ».

La deuxième était assez simple. Elle s’est contentée de marcher très calmement sur la scène en prenant soin de nous regarder individuellement droit dans les yeux avec la grâce d’une girafe qui se pavane dans la savane en reine autoproclamée. Cette fois elle a pris de court tout le monde et est apparue sur le coin de la scène cachée sous son armure de combat ; son éternel chapeau posé délicatement sur son chef, le pancho patchwork avec « 99% Free » inscrit en plein milieu, le survêt « expensive shit », le bandana qui recouvre la totalité du visage ça y est le ton est donné. Badoula est là, la ville est tranquille. Elle n’a pas laissé le temps aux musiciens de finir de se présenter, l’urgence.

Le képi de police que porte chaque musicien en référence au mouvement Black Lives Matter selon moi me conforte dans un sens et m’inscrit dans…mon urgence, encore.

Erykah déroule en revisitant ses classiques avec le soutien délicieux de son band qui rendra un hommage subtil à Prodigy de Mobb Deep, grand bien leur en a pris. Pendant deux heures Erykah diffuse un message de paix et d’élévation de soi avec un détachement désopilant.

Beaucoup d’aspects dans la musique d’Erykah me rappellent les secrets hermétiques du Kybalion ; un des piliers de la spiritualité africaine. Erykah n’est plus dans le combat, elle s’est élevée au dessus des conflits pour propager un message universel n’en déplaise aux va-t-en guerre. Miles parlait de social music, parlons aujourd’hui de spiritual music.

Son charisme écarlate, sa voix puissante et son sens de l’humour transforment le concert à 110 francs la place en discussion privée. J’ai comme l’impression que le message m’est adressé directement et me surprends à lui répondre comme si elle était à mes côtés.

Pendant ces deux heures, Badu, qui n’a pas vraiment d’actualité contrairement à ses deux prédécesseurs, a fait le boulot. Mais avec une kyrielle de classiques à son actif a-t-elle vraiment besoin de s’empresser à créer ? Badu est sortie de cette course pour sertir chaque titre d’un diamant que le temps polira comme il en a le don tant envié.

Je dois avouer que je n’ai pas terminé le concert debout, j’ai fini avec les jeunes vieux de mon genre à squatter le coin « cimetière d’éléphants » sur un siège devant l’écran géant pour savourer les dernières minutes du concert. Compromis durement négocié avec ce mal de dos dictateur.

Le lendemain mon corps me rappelle correctement mes excès de la veille et mon esprit est encore en train de digérer les trois plats de résistance. Toutes mes tentatives d’écoute se sont soldées par un agacement, je grogne et éteint en me disant « nan pas maintenant ! »

A mes gos sûres, les matrices de l’humanité, keep your expensive shit.

Wetu, le cœur au coin de l’âme et le dos bloqué.

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