Serge Djoungong et un café plus tard…

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Nous sommes le 30 décembre 2017 à 11h57 quand je reçois une vidéo en message privé sur messenger, un message quasi anonyme sans explication, sans fioritures, un message du genre « écoute ça et tais toi la bouche ouverte ». Le sésame m’est envoyé de façon inattendue par Serge Djoungong, alias Nega pour les anciens, alias Negatif pour les moins anciens.

Un petit mot d’avertissement pour prévenir le lecteur de la dureté de certaines images, on parle de la traite négrière en Libye…en 2017 oui. « Le fruit d’une impulsion… ». Le message est clair et fait écho aux malheurs sans bouches.

Rien n’arrivant par hasard, j’étais, au moment de recevoir le message, en train de me dire que je voudrais commencer à aller à la rencontre de personnes qui m’intéressent de par leur parcour de vie et/ou prise de position. Je venais de raccrocher avec la plus sénégalaise des congolaises parmi nous, Ashley Moponda, pour lui proposer d’être mon premier cobaye.

Et si j’allais carrément affronter l’ado qui sommeille en moi pour chatouiller ses mythes et fantasmes en allant rencontrer l’ancien, le vieux, le grand du quartier qu’on appelle Genève ?

L’ancien, le vieux, le grand tous ces patronymes qu’on donne à ces mecs qui ont grandi avant nous.

Moi j’ai connu Serge D. à l’époque de la sortie de son premier album avec son groupe (je me suis promis de ne pas citer le nom, on verra si je tiens). A l’époque, je découvrais aussi Methond Man et Biggie qui ont été mes profs d’anglais pendant presque dix ans par contumace d’où mon accent new yorkais quand je m’essaie à la langue de Shakes….James Baldwin. J’étais au début de mon adolescence et j’avais passablement d’idées préconçues au sujet de l’industrie de la musique. J’avalais tout ce qui mon grand frère me balançait ; chaque membre du Wu-tang avait inventé un art martial, Method Man était vraiment borgne, les mecs de la Cliqua étaient en fait des mecs du Queens qui rappaient en français, etc, etc. Dois-je lui en vouloir ? Clairement pas. Ces mythes ont été constructeurs et puis qu’est ce qu’on se fait chier quand on est ado sans imagination.

Du coup le jour où, dans notre chambre, entre deux débats pour déterminer qui de Derrick Coleman et Chris Weber était le plus fort, il m’a tendu une cassette. Arborant la moue du gars qui en sait plus que son interlocuteur et m’a fait savoir que ce sont des gars d’ici qui ont fait un album et qu’il connaissait bien un des mecs et que si et que ça…

Inutile de dire que mes yeux se sont écarquillés comme un supporter de l’équipe suisse de football après le but de Shaqiri, oui le mec qui a fait l’aigle avec ses mains, on en reparlera.

J’étais envieux et désemparé. Pourquoi moi je n’avais pas le privilège d’être dans le show business comme lui ?! A chaque fois qu’il en avait l’occasion il me promettait de me faire rencontrer une des stars qu’il connaissait. Bref, vous l’aurez compris mon frère jouait de ma naïveté.

Vous comprendrez donc aussi pourquoi l’ado complexé qui n’est pas vraiment parti était surpris de recevoir un message en cet avant dernier jour de l’année. C’est vrai quoi, je n’ai jamais parlé à Serge. J’ai de loin côtoyé sa sœur et son frère (deux autres illustres dans leur domaines….cette famille là) mais jamais je n’ai eu d’échanges avec lui.

Sans hésiter je lui ai donc proposé une rencontre «un de ces jours », ça sera en juin l’année d’après à Zurich.

Le lieu de rencontre : sous le grand panneau d’affichage à la gare de Zurich. Après avoir dormi pendant tout le trajet je suis réveillé par un mec des cff qui me parle dans une langue inintelligible (ça doit être ça l’allemand) pour me dire que le train repartait pour Genève dans une minute. Je me suis retrouvé en catastrophe sur le quai encore à bailler. Chaque pas en direction du point de rencontre réactive le grand corps et je me souviens enfin pourquoi je suis ici.

De loin, j’aperçois Serge. Short de basket noir, débardeur noir, lunettes de soleil vissées sur le nez. Le gars est là, le ton a l’air grave du moins dans les apparences. Depuis la dernière fois que je l’avais croisé le bonhomme s’est transformé et a développé une musculature impressionnante. Les biceps, les pectoraux et les épaules, taillés dans les tréfonds d’une volonté de vivre plus sainement, attirent l’attention des passants.

Lui il est là, calme, à l’heure attendant son rendez-vous bizarre (enchanté).

Je m’arrête un moment avant qu’il ne me remarque pour savourer la scène loquace. Des jeunes vieux dans mon genre le reconnaissent, d’autres se demandent peut-être qui est-il, un athlète ? Une star du rap us ? Star du rap CH au corps d’athlète mon pote !

Trêve de spectacle, Serge m’a aperçu et me fait un sourire contagieux, on se rapproche et l’accolade que nous échangeons fait plaisir à l’ado qui n’est pas vraiment parti.

« Hey mec ça se passe ou quoi ? Ouais tranquille et toi ? Viens on va se poser dans le café là pour parler on sera mieux ». Je me laisse guider, c’est lui l’autochtone.

Nous voilà enfin face à face pour juste causer. On discute du dernier de Damso, de la pub chelou de VW avec Embolo que Serge n’a pas voulu commenter sur les réseaux sociaux pour ne pas nuire à l’intéressé, de nos expériences respectives avec la police et de ses projets futurs.

Au fur et à mesure de la conversation, une bulle s’est créée autour de nous et plus rien n’est important, l’échange est fluide, le respect est mutuel. Deux gars qui parlent de leurs vies respectives sans masque, juste comme c’est.

Plus les minutes tombent plus une notion se fait évidente dans mon écran cérébral. Le mot masculinité clignote en rouge, jaune et vert.

Ça fait un moment que je m’essaie à tordre le cou à des idées préconçues sur la masculinité dans le milieu hip-hop. Idées qui ont eu leur fonction utile jusqu’à ce jour de novembre 2012, on en reparlera.

C’est vrai quoi, j’ai grandi en m’imaginant une figure masculine au format d’une mosaïque. Je ne voyais pas souvent mon père et nos échanges étaient brefs.

Damso crache avec nonchalance dans un de ses morceaux « on est ce qu’on a parce qu’on a eu donc je donne le tien pour prendre le mien… » et c’est vrai. Dans ce labyrinthe qu’est la recherche de soi c’est souvent par mimétisme qu’on se retrouve au point B.

Je me rends compte que même avec mes potes de longue date, mes camarades de galère, je ne partage pas de moments aussi simples, aussi dénués de codes, sans le « il faut faire » et la paire de couilles qui s’y rattachent dédaigneusement. Toujours un peu dans cette course haletante vers les apparences et les obligations qu’on endosse par souci de tenir la fonction et le rôle qui va avec.

Non rien de tout ça pendant cette heure et demi. Assis face à face, ce qui me saute aux yeux c’est que malgré les parcours différents, les opinions qui diffèrent légèrement, Serge et moi avons un vécu et une direction parallèles. Les deux on a senti la peur dans les yeux des « autres » quand on est arrivé dans certains backstages, les deux on s’est fait arrêter par la police pour des raisons obscures (pour ne pas dire noires), les deux on a eu à expliquer à des potes blancs que de dire « ça » était offensant et fatiguant à la longue, les deux on a écrit des chansons d’amour à des ex qu’on a fini par oublier (oups).

La même oscillation têtue entre négritude et excellence noire, entre la cicatrice arborée comme un trophée et la revanche le poing levé et la larme à l’œil, le même appétit de se hisser au sommet et l’envie de rester presque anonyme.

Tant de points communs qui nous font finir les phrases de l’autre et tant de divergences qui laisse une marge à la connaissance de l’autre.

J’ai somnolé la gueule ouverte pendant près de 3 heures pour rencontrer Serge et en bonus je me suis retrouvé et l’envie de prendre soin de ma personne se fait urgente.

Serge fait partie de ceux qui ont compris que ce que les autres pensent de toi n’est souvent que le reflet de ce que tu penses de toi alors quand il me dit en partant de prendre soin de moi ça prends tout son sens.

Il est 12h30 et il doit partir pour un rendez-vous important qui a l’heure où je couche ces lettres les unes après les autres, s’est transformé en un autre succès que Serge peut fièrement ajouter à son CV…un de plus après les autres et ainsi de suite.

Plein de choses que nous avons échangé vont rester dans mon petit calepin parce que c’est tellement mieux d’en garder pour moi. Et puis je fais ce que je veux…

Merci à l’ancien pour ce moment de partage sans artifice…à refaire et à faire avec les potes.

Et toi tu discutes vraiment avec tes gens ?

Wetu, le naïf qui se soigne en songe.

PS : je ne pouvais pas partir comme ça ! l’actu de Négatif ici et un 5 ème album solo qui est au four. C’est Pit qui disait que le rap c’est pas un sprint mais une course de fond….

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