Chronique 02

Le Solitaire
solidaire

Vendredi, fin de matinée, je crève la dalle. Il est bientôt midi et le moment de délivrance arrive. Je vais pouvoir attaquer mon tupperware préparé la veille. Dedans, un mélange de restes de mon frigo. Des restes que ma fille n’a pas terminés pendant la semaine. Ça sera un mix entre poivrons confits, des pâtes et des morceaux de poulpe. Coup de chance qui me fait sourire. On verra ce que ça donne, ce qui est sûr, c’est que je vais damer ça comme si c’était mon dernier repas. J’ai une dalle qui fait sauter les règles de bienséance. Je réponds aux collègues qui passent par là par des onomatopées à peine intelligibles.

Je suis devant le micro-ondes, en train de regarder le plat tourner avec la même hargne que Tyson face à Peter McNeeley. La tension est palpable. Une collision est prévue dans 1 minute 37. Plus les secondes se dispersent, plus je sens que mon heure arrive. Mon quart d’heure plutôt. Je ne vais pas avoir besoin de beaucoup de temps pour terminer la mission et montrer à ce plat qui est le boss.

Alors que j’attaque la dégustation, je me rappelle que je suis à la cafétéria au taf et que je dois me tenir un minimum. À mes côtés, les discussions s’enflamment avec un sujet central : « Qu’est-ce que tu fais ce week-end ? » Toujours dans le souci d’accomplir ma mission du moment, j’écoute d’une oreille, car je sais qu’à un moment je devrai répondre, mais je reste concentré sur le combat qui va se terminer par un crochet gauche au corps et un uppercut droit. Le coup de fourchette est teigneux et envoie le message à mon environnement immédiat que je ne suis ni disposé ni disponible pour le moment.

Le KO est retentissant comme prévenu, l’avalanche de saveurs de ce bricolage culinaire laisse dans mon palais un goût de victoire trop facile, mais c’est la mienne et je l’embrasse de toute ma bouche. Sur le moment, je suis traversé par un amalgame d’émotions. Je me souviens qu’une fois, à table, ma fille qui mangeait un burger fait maison m’a dit : « Papa, je suis même triste que ça soit fini tellement c’est bon. » Sur le moment, je n’avais pas compris le délire, mais aujourd’hui, devant mon plat qui s’est transformé en champ d’après-guerre, je souscris à cette complexité et souris.

Autour de moi, le concours du week-end le plus riche bat son plein. Entre concert électro, pendaison de crémaillère, randonnée en famille, brunch, enterrement de vie de jeune fille, il y en a pour tous les goûts… et les couleurs.

Arrive le moment fatidique où c’est à mon tour de partager le programme de mon week-end. Moment de bascule crucial dans cette cérémonie sociale très actuelle. Le silence se lit dans mes yeux, la tension revient et se met à danser devant moi.

« Et toi, tu fais quoi de beau ce week-end ? »

Ma réponse n’a rien de sexy, rien de ouf, rien qui donne envie d’avoir ma vie, pourtant elle me permet de m’aligner étroitement avec ce dont j’ai besoin… « je ne fais rien ». Je n’ai pas dit rien faire, j’ai dit faire rien.

Ma réponse sonne comme un pavé de mousse dans une mare d’attentes sociales. Comme si mon « je ne fais rien » sonnait comme un acte de résistance sociale, comme un cheveu dans la soupe populaire. Je cours à contre-courant, car c’est le seul courant qui me donne envie de courir. Pas volontairement, pas par militantisme inexpliqué.

Ce week-end, je ne suis ni disposé ni disponible.

Je sens une forme d’incompréhension marinée avec de la pitié, et ce petit soupçon d’envie de me sauver de moi-même. J’avoue que ça m’amuse et me questionne sur ma manière d’être au monde.

Pourquoi faire rien inquiète tant ? Pourquoi ce regard silencieux ?

Comme si le vide faisait peur. Comme si remplir encore une vie déjà pleine des reliefs du quotidien lui donnait plus de substance.

Je me questionne.

Je regarde mon tupperware vide comme on regarde un ring après le combat. Il ne reste plus grand-chose à sauver. Deux morceaux de poivron fatigués, une trace d’huile au fond du plat, et ce sentiment étrange d’avoir gagné quelque chose qui n’était pourtant pas une bataille.

Autour de moi, la ronde des agendas reprend. Les week-ends se racontent, se comparent, se gonflent un peu. On ajoute des détails, des lieux, des horaires, des gens qu’on verra, des gens qu’on aimerait éviter, mais qu’on verra quand même parce que « ça fait longtemps ». Grande formule de culpabilité sociale. Ça fait longtemps. Comme si le temps écoulé créait automatiquement une dette de présence.

Moi, je mâche encore une dernière bouchée imaginaire.

Je pense à mon nom.

Wetu.

Drôle d’affaire quand ton nom lui-même semble te rappeler à l’ordre. Ce nom résonne dans différents endroits d’Afrique avec, selon les langues, des idées de proximité, d’appartenance, de lien.

À côté.
Auprès.
Notre.
À nous.

Même mon nom refuse de me laisser faire le malin avec ma solitude et mon envie de faire rien.

J’ai beau vouloir faire rien, mon nom continue de faire le lien.

Et c’est peut-être là que le malentendu commence.

J’aime les gens, beaucoup et longtemps.

Enfin… certains. Et certains jours.

Le malentendu, c’est peut-être justement parce que je les aime que je dois parfois me retirer. Parce que quand je suis trop plein, je deviens une version brouillon de moi-même. Je réponds mal. J’écoute à moitié. Je souris avec le visage, mais pas avec l’âme. Je suis là, mais en version basse consommation.

Que reste-t-il quand j’ai fini d’être le père, le frère, le fils, le pote, l’amant et le voisin souriant ?

Rien.

Alors je m’en occupe.

Qu’on soit clair.

Ce n’est pas un rien triste.
Ce n’est pas un rien qui appelle au secours.
Ce n’est pas un rien en pyjama troué devant une série lancée plus par fatigue que par envie. Enfin… pas uniquement. Restons honnêtes, le pyjama troué a aussi ses lettres de noblesse. Surtout quand c’est un t-shirt du tournoi de streetball 1992 qui traverse les âges et qui tient.

Mon rien à moi, c’est un espace.

Un endroit sans horaire.
Sans performance.
Sans « on se capte ».
Sans « tu passes ? ».
Sans « juste un verre ».

Alors je fais rien.

Mais dans ce rien, il se passe quelque chose.

Le temps de prendre soin sans perdre le lien.

Soin de cette grosse barbe,
de ce crâne qui a perdu la guerre capillaire.
Le temps de marquer le temps.
De se détendre.
De s’entendre.
De s’attendrir.
De se dire.
De prendre du recul.

Je m’autorise ce pas de côté en bas de training côtelé pour recharger.

Parce que pour être à toi, pour être à côté de toi,
j’ai besoin d’être à moi, à mes côtés.

Ce pas de côté pour mieux te revenir.
Ce moment de vide pour qu’on s’apprécie mieux dans le vrai des yeux et du cœur.

Les interactions marquent, alors je prends les émotions en take away.

Petite escale le temps de faire rien.

Le temps de revenir comme si on n’était jamais vraiment parti.

Celui-ci est pour mes gens.

Celles et ceux qui ont besoin de ce rien
pour rester quelqu’un.

Les solitaires solidaires.

Jamais très loin.

Juste un peu à côté.

Les Chroniques sincères d’un mec du-per
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