Chronique 03
DERNIÈRE LETTRE
À MON PÈRE
Mois d’août, en pleine canicule. Chaleur écrasante. La lourdeur et la gravité de l’atmosphère sont en communion avec la moiteur de ma peau. J’ai chaud sa race ! Je reviens du taf sur mon vélo et j’ai l’image de ces cyclistes qu’on voit sur les écrans au fit. J’ai jamais compris ce sport, mais sur le moment, vu la chaleur, je pense sincèrement être un maillot jaune proche de la ligne d’arrivée, la délivrance, l’arrivée chez moi, la casa del grande.
Je me vois déjà en slip chez moi, en train de littéralement engloutir une bouteille d’eau fraîche. Je me vois sous la douche, évacuer le stress de la journée, faire redescendre la température de ce grand corps. Rien que d’y penser, je me mets à pédaler plus fort et j’ai le sourire aux lèvres, appelle-moi le black Virenque, désolé pour la réf pas ouf, mais c’est la seule qui me vient à l’esprit en plein effort.
Me voilà enfin arrivé. Sans plus attendre, j’exécute le plan. D’abord les baskets sautent, la ceinture est défaite, le pantalon finit au sol aussitôt. Prochaine étape, le frigo et ses propositions auxquelles j’ai pensé toute la journée. Ça y est, c’est le moment où j’embrasse cette bouteille comme si c’était la femme de ma vie. La scène ressemble à un baiser d’adieu dans un aéroport. Je me rends compte que, par moments, mon intensité peut effectivement intriguer… et faire peur, disons-le.
Après ce baiser désaltérant, je saute sous la douche. J’exécute le plan. Au fur et à mesure que l’eau tiède ruisselle sur les reliefs de mon corps, je me mets à relativiser : « Ça va, il ne faisait pas si chaud que ça. » C’est fou comme on est plus sage après le supplice.
Me voilà réfrigéré, propre et prêt à porter ma tenue de daron d’intérieur. Le slip, la chemise en wax avec des impressions de passages bibliques dessus. Le genre de chemise dont tu oublies la provenance, mais qui répond clairement à une utilité très circonstancielle. Le but est d’être un minimum habillé et de laisser passer l’air le plus possible. La mission est prise très au sérieux.
Alors que la très bonne humeur refait surface, je me passe un disque. Ça sera La Divine de Tshala Muana. Quand arrive le banger de l’album, le fameux Tshibola, hymne des Baluba (tribu de mon père) dans les fêtes congolaises, je ne peux m’empêcher de me faire une choré dont moi seul ai le secret. Je tape la danse comme si demain sera un jour de pluie. Les hanches sont certes moins souples qu’à l’époque, mais j’ai de beaux restes. Le fruit ne tombe jamais loin de l’arbre. Les hanches et leurs mouvements. Ce mouvement si propre à la culture noire, qui prend racine dans les tréfonds de l’histoire. Les hanches racontent ce que les mots n’ont pas encore rangé. Dans ce mouvement, il y a la terre, la fête, la mémoire, la transmission. Et sans prévenir, quelque chose se réactive.
Je me souviens que c’est mon oncle maternel qui m’avait appris cette danse. « Petit, tu es Muluba, tu dois savoir danser le mutuashi ! Allez, va me chercher une bière et un pagne. » Le pagne enroulé autour de la taille, du haut de mes 7 ans, je faisais ma première immersion dans un pan de ma culture que j’ignorais jusqu’alors. L’apprentissage fut assez rapide et je peux dire avec beaucoup de fierté que l’élève a dépassé le maître.
Je me suis rempli les poches dans les fêtes congolaises par la suite. Dans les années 80, les enfants de mon âge arrivaient à se faire beaucoup d’argent grâce au farotage.
Est-ce qu’aujourd’hui j’accepterais qu’un adulte donne de l’argent à ma fille parce qu’elle a bien dansé ? Vraie question qui me traverse l’esprit. Autre époque. Autre pratique. Autre paradigme peut-être.
Revenons dans mon salon. Alors que mes efforts pour refroidir mon corps ont été anéantis par cette danse endiablée, je reçois un message de ma fille : « Papa, je suis en route, on vient avec mes copines pour préparer le spectacle de danse. » Non seulement le grand corps n’est plus aussi frais qu’il y a peu, mais l’ambiance a changé d’un coup brutal. Je vais devoir me faire à l’idée que je ne peux pas rester en slip chez moi et, en plus, je vais devoir partager l’espace avec des ados pleines d’énergie qui, visiblement, ne subissent pas la chaleur de la même manière que moi.
Elles arrivent en troupe, telles le Wu-Tang sur scène. Elles sont toutes habillées pareil. Un jean bleu baggy et un haut noir. Elles me disent bonjour une à une et me rappellent par leur politesse que je suis un daron… oui, ça y est, un daron.
Comme un lion qui sait qu’il vit ses dernières heures de règne dans son coin de savane, je me retire sur la terrasse avec une bière.
Le moment est presque solennel. Le silence revient, je retrouve ma gamberge habituelle. J’ai essayé de participer à leurs danses, mais je me suis senti comme un vieux con.
Alors, assis avec ma bière, je me rends compte que leurs cris de joie et leur musique m’apaisent et m’agacent, alors je demande, j’ordonne avec toute l’autorité du daron, de « baisser le volume parce qu’il fait chaud ! ». Comme si les deux avaient un rapport rationnel. « Mais c’est quoi le rapport, papa ? » me dit ma fille.
À ce moment, la réalité me frappe : j’ai repris les mimiques de mon père. La même chemise improbable, la même bière à la main, le même seuil d’irritabilité quand il fait chaud.
Moi qui me moquais de lui de son vivant et qui jurais que je ne serais pas comme lui, me voilà à demander le silence devant les informations à 19h30, à demander à ce que ma place à table soit la même et le reste, à avoir le même rire éclatant que lui.
J’ai souvent surpris mon père plongé dans un silence assourdissant, le regard noyé dans l’horizon. Comme si son esprit voyageait et retournait dans les labyrinthes de son passé.
J’ai une pensée émue pour les darons et daronnes qui ont quitté le pays pour offrir à leurs progénitures des possibilités qu’ils n’ont pas eues.
Peut-être que mon père, dans ces moments de solitude, prenait le temps de penser le plan ou de panser des plaies jamais avouées. Je ne le saurai jamais. Mon père était un puits de silence. Il pouvait rester des heures à réfléchir seul.
Aujourd’hui, il reste toutes ces hypothèses qui se bousculent dans mon disque dur le concernant. Voulait-il que son passé s’éloigne ou voulait-il courir plus vite pour que l’avenir lui donne raison ? À quoi pensait-il ?
Et c’est exactement dans la même position qu’il adoptait, affalé sur son siège, les jambes croisées, que je me pose ces questions.
Je mets mes écouteurs et écoute Memories Live de Talib Kweli… Bringing back sweet memories.
Demain, mon père aurait eu 76 ans. La chaleur n’était qu’un prétexte pour vite rentrer chez moi et me passer un disque qui me ramène près de lui. Près de ce qu’il était et de ce que je deviens à ma manière, à ma sauce. Un peu de lui et beaucoup de moi. Un peu de son histoire et beaucoup de mon héritage.
Qu’est-ce qu’on aurait fait pour célébrer le vieux lion ? Est-ce que j’aurais enfin réglé mes comptes avec lui une fois pour toutes ?
Bringing back sweet memories… mon cœur balance entre un souvenir qui sourit et une actualité emplie d’une histoire qui continue à s’écrire. À s’écrire avec des chaises vides, des photos qui marquent l’histoire, des musiques qui ravivent, des moments vécus avec un goût de déjà-vu, des fous rires moqueurs inexplicables.
Et pourtant, j’avais juré que je n’écrirais plus sur mon père.
Pas par oubli.
Pas par fatigue.
Par pudeur peut-être.
À force de revenir vers lui avec mes mots, j’avais peur de finir par le retenir par la manche. Peur de transformer son absence en pièce de musée, en territoire où je viendrais planter mes phrases chaque fois que le manque me cherche.
Je voulais le laisser tranquille.
Le laisser circuler.
Le laisser être autre chose qu’un sujet.
Un homme.
Un père.
Un vieux lion.
Une chanson qui repasse quand il fait trop chaud.
Mais il y a des promesses qu’on tient mal quand le cœur reconnaît une silhouette dans ses propres gestes.
Alors j’ai repris le stylo.
Pas pour le ramener.
Pas pour le réparer.
Pas pour régler tous les comptes.
Juste pour reconnaître ce qui, de lui, continue de bouger en moi.
Peut-être que cet éternel recommencement se veut être cathartique. Comme le mutuashi. Comme pour dire qu’on recommence des schémas pour mieux les comprendre, pour mieux transmettre. Transmettre avec quelques faux pas, quelques rechutes et beaucoup d’amour malgré tout.
Papa,
je vais arrêter de t’écrire vu que tu n’es pas parti si loin que ça.
On ne dirait pas comme ça, mais cette dernière lettre est pour toi, une fois pour toutes.
Je l’ai écrite pour que, par ricochet, elle te parvienne là où tu es.
Pas en pleine face.
Qu’elle arrive à ton port et qu’elle se pose comme un souvenir aimant à tes côtés.
C’est ma bouteille à la mer.
Ma bouteille à la mer avec une prose dedans.
Parce que la mort ne prend pas tout sur son passage
et parce que l’amour tapisse le cœur de souvenirs.
Bon anniversaire.
Ceci est ta dernière bière…
Tu l’as lue.
Maintenant, tu peux l’écouter.
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Les Chroniques sincères d’un mec du-per
Texte et voix : Wetu
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