Chronique 04
D’ICI ET
D’AILLEURS…
Je suis sur ce quai de gare, le souffle court, le regard vide qui voit mon train partir. Encore une fois, je serai en retard. Signature si singulière dont j’essaie de me défaire tant bien que mal. C’est vrai ça, j’ai la réputation du retardataire, mais je me soigne. Ça vaut ce que ça vaut, mais au moins c’est dit.
Bref, me voici à devoir repenser mon plan pour quand même partir pour cette retraite d’écriture à Bourg-en-Bresse.
Ça faisait quelques semaines que j’attendais ce moment. Ce moment où je vais pouvoir sortir de mon ancrage genevois pour me permettre ce pas de côté qui me fait du bien.
Je prendrai donc le prochain train en espérant ne pas m’endormir et le louper à son tour.
Cercle pernicieux qui tourne carré.
Finalement, après montage de plusieurs scénarios alternatifs dictés par l’envie urgente et compulsive de quitter le pays, je me retrouve dans un train qui ne me fera arriver qu’avec deux heures de retard. Bravo.
Je prends ma place dans ce train, côté fenêtre. Au fur et à mesure que les paysages défilent, je quitte la Suisse et mon histoire se rappelle à mon bon souvenir. Hasard du calendrier ou dérapage contrôlé, nous sommes le 1er août et c’est le jour de la fête nationale suisse. La Suisse se fête et moi je m’en vais. Je prends mon boubou et je m’en vais.
Le pays se pare de ses plus beaux drapeaux rouges à croix blanche. L’organisation bat son plein. On coordonne les teams raclette et les teams fondue. Les stocks de Cenovis, de cervelas et de double crème meringue sont pris d’assaut. Pas de feux d’artifice pour ne pas que le pays s’embrase plus. Moi, je suis dans mon train, je vais ailleurs, comme si je n’étais pas de la fête.
Être invité à la fête et être invité à faire la fête se dessinent comme deux choses très différentes dans mon esprit, alors qu’on me rappelle avec froideur que je n’ai pas composté mon billet de train. Encore un oubli qui me prête une intention qui n’est pas la mienne. Je m’excuse et remets mes écouteurs. Question de place, besoin d’être vu, envie que ça résonne au fond, on part sur A Seat at the Table de Solange.
Mon nom est Wetu pour les uns, Thierry pour les autres. Le premier est celui que mon père m’a donné et qui raconte une histoire qui part de Kongolo-Moshi, dans le Kasaï, en République démocratique du Congo, ex-Zaïre. Le deuxième est le compromis que mes parents ont trouvé à ma naissance pour que je puisse m’intégrer et faciliter mes démarches administratives. C’est d’ailleurs ce prénom qui sera préféré à Wetu à mon inscription à l’école parce que c’est plus facile à dire. D’ailleurs… plus facile pour qui ?
Je suis né ici. Comme ma mère aime bien le dire : les HUG (Hôpitaux universitaires de Genève) détiennent encore un bout de mon cordon ombilical. Le symbole est fort, je suis né ici. Je respire et laisse cette phrase mariner pour la suite… je suis né ici.
Si je suis né ici, pourquoi dois-je avoir le sentiment de devoir m’intégrer ?
La Suisse, c’est moi aussi, mais est-ce que je suis suisse moi aussi ?
Quand chaque interaction sociale, institutionnelle et parfois amoureuse te ramène à quelque chose venu d’ailleurs, le constat devient blafard. Je suis d’ici et d’ailleurs.
Et cet ailleurs est une mosaïque dont les contours se veulent aussi fugitifs que constructeurs.
C’est vers cet ailleurs qu’on me renvoie quand je me rapproche de ma suissitude, comme si les deux se renvoyaient la balle.
C’est une fois en plein aéroport à Dakar que mon pote Taf m’invite à lever la tête et me dira : « Regarde, ici, on n’est pas une minorité. » Boum. Oui, en effet, jusqu’à ce que nous sortions notre passeport rouge à croix blanche. Pas d’ici, mais d’ailleurs, même si on pourrait nous croire d’ici.
Cette sensation d’appartenance me fait un bien encore jamais ressenti. Ici, à Dakar, le nod quand tu croises une autre personne noire n’a pas vraiment sa place. Ici, si tu salues une personne, c’est parce que tu la connais, pas pour lui signifier que tu l’as vue et que tu la considères. Est-ce qu’on y perd au change ? En tout cas, l’urgence n’est pas la même.
Retour dans mon espace à quatre places que j’occupe seul dans un train pourtant bondé. Plus de place pour moi et mes besoins de revoir ma copie sur l’appartenance et tout ce qui va avec.
Je quitte bientôt le territoire helvétique, c’est la confirmation que je ne répondrai pas favorablement à l’invitation festive. J’ai un empêchement, celui de la résonance. Pas celui de l’identité. Celui des sens. J’ai besoin de me retrouver, de me rappeler l’histoire de mes parents qui arrivent en Suisse. Ma mère qui me porte dans son ventre. Me souvenir que la première langue que j’ai parlée est le français, tout comme mon premier « je t’aime ». J’esquisse un sourire en imaginant mon père en train de goûter sa première fondue et regretter aussitôt son plat de riz et haricots quotidien. Clivage culinaire vertigineux. Tout ça, c’est mon histoire de Suisse.
Ces souvenirs convoquent mon héritage africain et ma citoyenneté suisse pour partager un regard croisé.
Et je sais que je ne suis pas le seul à vivre ce ping-pong-là.
On devient souvent pleinement d’ici quand ça arrange le récit : un but en équipe nationale, un diplôme qui rassure, une réussite qui brille assez pour être revendiquée.
Là, soudain, nos appartenances deviennent simples à prononcer.
Le reste du temps, on nous demande encore d’où l’on vient vraiment.
Alors que j’ai droit à un deuxième contrôle de mon billet et de mon identité dans mon espace VIP de circonstance, la colère lente monte et se mêle à une lassitude épelée dans un français parfait, sans accent.
Encore un rappel que mon identité est à plusieurs sens. Qu’elle suscite la surprise quand on lit mes textes. Qu’elle interroge quand elle célèbre les Bantous. Qu’elle est remise en question quand je ne célèbre pas une victoire sportive de la Nati.
Si aujourd’hui j’en suis encore à me demander si je dois mettre ma photo sur mon CV, c’est que le téléchargement de quelque chose n’est pas terminé.
Et même le simple fait de me poser la question ne devrait plus m’appartenir, non ?
Être citoyen suisse, renoi, né ici et nourri d’ailleurs, ce n’est pas une anomalie à résoudre.
C’est une réalité.
Et ce n’est pas à moi de la rendre confortable pour ceux qui préfèrent les cases bien rangées.
Finalement, après plusieurs passages timides et hésitants, une personne prend son courage à deux mains et me demande si elle peut s’asseoir dans mon espace. Un homme d’une cinquantaine d’années. Il a l’air sympa. On discute un peu. Il me raconte qu’il va rejoindre sa famille et qu’il voulait fuir la frénésie estivale. Je souris.
Mon sourire l’interpelle. Il me demande d’où je viens et où je vais.
Je regarde par la fenêtre et vois mon reflet qui se fond dans le paysage défilant. Je lui réponds presque pour moi-même :
Entre fleuve Congo et Rhône
Valse de regrets asynchrones
Entre baggy et boubou
Entre sushi et fufu
Wetu, baobab parmi les platanes
On m’a dit d’aller voir ailleurs si j’y étais
Tu me trouveras ici et ailleurs…