Chronique 01
Le Diogène amoureux
Tout était parti d’une journée, au demeurant des plus banales. Rien de spécial à signaler. Toujours le même mal de dos, toujours cette barbe qui devient de plus en plus blanche, toujours le même rappel strident de cette dictature du temps sur ce grand corps. Rien d’extraordinaire jusqu’à ce que mon portable, cet engin de disgrâce, complice de ces heures interminables témoignant de mon oisiveté pathologique, me rappelle que c’est aujourd’hui que je donne un coup de main à ma mère pour son déménagement.
Moi et mon sens du devoir, moi et ces engagements et ces promesses d’engagement qui s’échappent de ma bouche pour s’enfouir dans l’oreille de l’autre, moi et ces tours de langue dans ma bouche que je ne fais visiblement pas assez…
Alors oui, comme dirait Koffi, cet alter ego logé, nourri et blanchi dans mon inconscient : « C’est ta mère mon gars, la daronne, tu dois être là. » Facile de donner des ordres quand on ne porte jamais les cartons. Facile de me dire ce que je dois faire et taire ce que j’aimerais vraiment faire.
Après les salutations d’usage et les remontrances sur le fait que je n’ai pas refait ma vie, je me retrouve avec ma mère en plein milieu du musée des souvenirs de mon enfance, de mon adolescence et de mon début de vie d’adulte. Je me rends compte que ma mère a été au premier rang, parfois avec joie, parfois avec confusion, pour assister aux étapes franchies. Et surtout, que tout était archivé. Un spectacle effrayant et drôle à la fois.
Au milieu de tout ça, je constate avec un frisson qui vient traverser mon épine dorsale que ma mère non seulement a tout gardé, mais a également plusieurs choses à double, à triple des fois.
Nécessité fait loi, comme dirait l’autre, et je peux comprendre. Oui, je peux comprendre. Je peux comprendre que, par peur de revivre des épisodes de précarité, on s’en prémunisse en achetant plusieurs fois la même chose, le même article « au cas où ». À chacun ses traumas, et Koffi ne peut s’empêcher de me rappeler avec son air suffisant que je fais exactement pareil avec mes multiples baskets, mais ça, c’est une autre histoire, une autre histoire de traumas qui traînent dans les couloirs de mon histoire.
À mesure que les cartons s’ouvraient, je comprenais qu’on ne trie jamais seulement des objets.
On trie des peurs.
Des manques.
Des réflexes de survie.
Des preuves de je ne sais quoi mal rangées.
Chaque chose semblait avoir une raison de rester. Même les plus absurdes. Surtout les plus absurdes.
Me voici à négocier avec ma mère. Discuter la nécessité de garder ce troisième grille-pain, de jeter cette télécommande qui ne commande plus rien. Elle me répond avec gravité : « Au cas où… » On en rit, on se chamaille et on revisite l’histoire avec le sourire au coin des lèvres et l’œil inondé. Si sensible était un pays, j’en serais l’ambassadeur à l’ONU.
Et puis il y a la famille au pays qui pourrait en avoir besoin au cas où. J’en place une pour les familles issues de l’immigration qui ont accumulé les ballons, les sacs de déménagement, les containers pour soutenir sur le continent chéri. Même si concrètement ça fait mal au dos… on vous aime.
Au cas où… si jamais un événement se produisait… ouais, au cas où.
Ce jour-là, je pensais aider ma mère à vider ses placards.
En réalité, je commençais à comprendre les miens.
Parce que ma mère gardait des objets au cas où.
Et moi, sans m’en rendre compte, je gardais des amours au cas où.
Je me suis demandé ce que je garde de mes relations amoureuses, du grand A majuscule.
Est-ce des souvenirs que je garde secrètement au cas où la relation serait amenée à reprendre ?
Lesquelles de mes habitudes en couple ont encore vie alors que je suis libre ? Euh célibataire pardon… encore un lapsus sorti de nulle part. Après tout, maintenant, je peux dormir du côté gauche du lit ou même en diagonale si je le veux ! Alors pourquoi je garde ces habitudes ?
Cette playlist nommée « Love & stuff » que je garde dans mes favoris.
Cette chanson que j’adore, mais que j’évite d’écouter parce qu’elle réveille des souvenirs d’ébats, de souffle court et de positions beaucoup trop ambitieuses. Celle où tu portes la go sur tes épaules pour lui faire honneur entre les cuisses, avant que ton quasi-double mètre, ton cardio d’aujourd’hui et les restes de mafé ne te rappellent que le désir aussi demande une stratégie corporelle. Ravages du temps domestiqués.
Je me suis vu éviter des coins de rue, non par peur de croiser l’ancienne élue de mes tripes, mais par désir de vouloir préserver l’effluve des souvenirs. En plus, il y a des travaux partout à Genève, ça va tout gâcher encore…
Pourquoi je garde tout ça ? Peut-être par envie de posséder mon passé, le chérir, le revisiter pour le changer ?
Et si j’avais dit que je n’avais pas envie d’aller à Strasbourg ? Que j’aurais préféré qu’on reste là, chez l’un ou chez l’autre, à faire l’amour tout le week-end ? Avec des pauses, des silences, des rires, des regards complices. Des complices qui se regardent…
Mais voilà le problème avec les souvenirs :
ils ont toujours une version non montée qui traîne quelque part.
Et si, après ce verre de rhum, j’étais rentré chez moi ?
Et si on avait pris plus de temps ?
Peut-être qu’aujourd’hui je regarderais les citrons verts autrement.
Ou peut-être exactement pareil. Avec ce sourire idiot qui se souvient à ma place.
Sourire sur fond de pupilles humides
Pour des lubies dignes de billevesées perfides
Train de pensées sur le quai
Tumultueux brins de souvenirs effrénés
Verres fumés sur le nez
Pour forcer la nuit en été
Le Diogène amoureux…
Au fur et à mesure que ma feuille se noircit et que Jacob Banks chante Peace of Mind à en faire trembler les piliers tout de sable sculpté, je me questionne sur mon fonctionnement amoureux. Est-ce que j’aime vraiment de nouveau ou parce que ça me rappelle quelque chose ?
Pourquoi tous ces souvenirs viennent valser et faire un pogo dans mon cœur et mes tripes ?
Il y a des souvenirs qui restent au cas où le film de nos émotions manquerait de saveur. Et puis il y en a d’autres qui devraient être recyclés en icônes immobiles : ils ne bougent plus, ne respirent plus, ne servent plus.
Il y a ceux qui nous construisent. Ceux qu’on garde près du cœur. Ceux qu’on garde par humeur, d’autres par sens de l’humour, par autodérision. Et puis il y a ceux qui font mal.
Alors, s’ils font mal, pourquoi les garder ? Maman, pourquoi tu gardes cette photo de mon frère et moi au poste de police, ce jour où l’on nous avait confondus avec des suspects parce qu’on leur ressemblait ?
Si ça fait mal, pourquoi on garde ? Au cas où on oublierait à quel point on a eu mal ou pour se rappeler qu’on est finalement passé au travers ?
Au cas où l’amour ne frapperait plus à la porte de notre tour d’ivoire ? Pour se dire qu’on l’aura au moins vécu une fois ? Ou se dire que la prochaine fois ça sera encore mieux.
Le Diogène amoureux n’est peut-être pas celui qui aime trop.
C’est celui qui n’arrive plus à distinguer ce qu’il garde par tendresse de ce qu’il garde par peur du vide.
Peut-être qu’on ne jette jamais vraiment les souvenirs.
Peut-être qu’on apprend seulement à ne plus leur laisser toute la place.
Alors, au cas où on devrait se refaire ou se défaire
Au cas où le cœur oublierait la beauté des cicatrices
Au cas où l’amour ferait le mort
Nos tiroirs pourront en témoigner
Il y a des souvenirs qui nous encombrent
Et puis il y a ceux qui nous soulèvent
Alors je ne sais pas si ça se soigne.
Je ne sais même pas si on doit faire quelque chose.
En tous les cas, moi je dois y aller.
Koffi m’attend dans la voiture, et la déchetterie va bientôt fermer…
Tu l’as lue.
Maintenant, tu peux l’écouter.
Les Chroniques sincères d’un mec du-per
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