Chronique 05

MA COULEUR
EST LE BLEU

Il y a des matins à Genève où le ciel hésite entre le gris et le bleu.

Comme s’il avait envie d’espérer, mais qu’il ne voulait pas trop se mouiller.

Je comprends ce ciel-là.

Ce bleu qui n’arrive jamais en fanfare. Ce bleu qui se fraie un passage entre deux nuages, sans promettre de sauver la journée. Pas le bleu carte postale. Pas le bleu vacances. Pas le bleu qu’on vend aux touristes avec des lunettes de soleil, une terrasse trop chère et un sourire parfaitement hydraté.

Un bleu plus discret.
Un bleu qui fait ce qu’il peut.
Comme nous tous, finalement.

J’ai longtemps cru que le bleu était une couleur.

Puis j’ai écouté du jazz.

Surtout ces nuances de bleu.

Celles de Miles, et mon blues en vers quand les enceintes font honneur à Blue in Green.

Depuis, je sais que le bleu peut être une note qui tremble, une trompette qui regarde par la fenêtre, une basse qui marche seule dans une rue mouillée, un silence entre deux phrases.

Le bleu n’est pas toujours visible.

Parfois, il s’entend.

Il arrive dans une voix fatiguée, dans un accord mineur, dans une chanson qu’on remet sans trop savoir pourquoi. Il arrive quand quelque chose en nous baisse le volume du monde pour mieux entendre ce qui insiste.

J’ai mis du temps à comprendre que ma mélancolie n’était pas une panne.

Pendant longtemps, je l’ai prise pour un problème technique. Un voyant intérieur allumé trop souvent. Une anomalie de fabrication. Un excès de profondeur dans un monde qui préfère les piscines peu profondes parce qu’on y voit mieux les abdos.

Puis un jour, j’ai arrêté de lutter.

J’ai regardé cette mélancolie en face et je me suis dit qu’elle avait une couleur.

Bleu.

Pas bleu triste.
Bleu vivant.
Bleu traversé.
Bleu roi.
Bleu nuit.
Bleu identitaire.

Le bleu des jours où ton énergie n’est pas basse.

Juste sobre.
Élégante.

Elle porte la gravité du chemin parcouru.
Ses reliefs.
Ses couchers de soleil à couper le souffle.
Son odeur de nouvelle page.
Et ses griefs.

Et puis mon regard reste suspendu à une publication croisée sur Instagram.

Je bloque.

You can’t enjoy the rhythm and ignore the blues.

Encore une phrase qui va m’accompagner le reste de la journée et bousculer mon intérieur pourtant déjà bien bordélique.

Un uppercut venu de nulle part. Un rappel à l’ordre. Un rappel. Un ordre de marche.

Ça fait quelque temps que je n’ai pas écrit et je sens que mon équilibre est fragile.

Pas dramatique.
Fragile.

Comme une chaise sur laquelle on s’assied tous les jours en sachant qu’une vis travaille dans le silence. Ça tient, mais ça grince. Ça accueille le poids du corps, mais ça négocie avec la gravité.

Moi aussi, souvent, je flirte avec la gravité.

Je souris. Je travaille. Je réponds aux messages. Je fais mes courses. Je cuisine. Je plie du linge. Je fais le gars fonctionnel, le type drôle, le daron, le collègue qui dit que ça va parce qu’il faut bien que la journée avance.

Mais quand je n’écris pas, quelque chose se passe et s’entasse.

Pas forcément de la tristesse.
Plutôt du non-dit en transit.

Des phrases qui font les cent pas dans le couloir. Des images qui s’impatientent. Des souvenirs qui tapent contre les murs avec la délicatesse d’un voisin du dessus qui découvre l’amour, le parquet fragile et l’absence totale de pudeur.

Je peux faire semblant un moment.

Le semblant propre.

Celui des apparences qui rassurent.

Je peux ranger ma créativité dans un coin de la pièce, lui dire d’attendre, lui promettre qu’on se captera plus tard, le temps de répondre aux attentes qu’on me dépose sur les épaules sans ailes. Le temps de faire le taf, de payer des factures, de mettre le pain dans la bouche de ma fille et tout ça.

Mais elle n’aime pas trop qu’on lui manque de respect.

Ma créativité a le tempérament d’une tata à qui tu as oublié de dire bonjour correctement. Elle ne crie pas tout de suite. Elle t’observe. Elle laisse passer. Elle te regarde t’agiter dans ta petite organisation d’adulte responsable. Puis, au moment où tu crois que tout va bien, elle te rattrape par le col.

Et là, ça bascule.

Pas forcément fort.
Pas forcément spectaculaire.

Mais quelque chose se décale.

C’est là que je comprends que je n’ai pas payé mon dû.

Parce que l’écriture, chez moi, ce n’est pas un hobby du dimanche avec une tasse de thé estampillée « meilleur pote du monde » et une playlist « self love ».

C’est une dette.

Une dette envers ce que je ressens.
Une dette envers ce que je traverse.
Une dette envers ce que je n’arrive pas à dire autrement.

Écrire, c’est ma manière de ne pas laisser le blues moisir dans un coin. C’est ma dignité assise sur une chaise avec un verre d’eau et un espace où elle peut parler sans devoir se déguiser en bonne humeur.

You can’t enjoy the rhythm and ignore the blues.

Je la relis.

Et je me dis que cette phrase parle de musique, bien sûr. Mais pas seulement.

Elle parle de tout ce qu’on consomme sans vouloir regarder ce qui l’a fabriqué. Le rythme sans la douleur. Le style sans l’histoire. Le rire sans la fatigue. La force sans les fissures. Le bonhomme sans son ombre.

Moi, je connais trop bien ce piège.

Même si, des fois, j’oublie que mon rythme vient de quelque part.

Qu’avant la phrase, il y a le trouble.

Qu’avant la vanne, il y a souvent le nœud.

Qu’avant le texte, il y a ce bleu intérieur qui attend qu’on l’écoute.

Alors écrire, c’est écouter le blues avant qu’il ne devienne bruit.

C’est lui payer son dû.

Et puis il y a un autre bleu.

Un bleu plus ancien.

Un bleu qui ne vient pas du ciel, ni du jazz, ni d’une humeur qui marche lentement dans mon salon.

Un bleu qui vient de la peau. Des mâchoires serrées. Du corps.

On dit parfois des peaux très noires qu’elles sont midnight blue. Bleu minuit. Comme si le noir, lorsqu’il est profond, cessait d’être seulement noir pour devenir une heure, une nuit, un mystère qui garde encore un peu de lumière dans sa poche.

J’ai toujours trouvé ça beau.

Parce que le noir n’est pas une absence.

Le noir contient.

Il absorbe. Il protège. Il révèle autrement. Il porte la chaleur, la mémoire, les regards, les projections, les fantasmes, les peurs des autres et nos propres manières de nous tenir debout malgré tout.

Ma mélanine n’est pas juste une couleur de peau.

C’est une archive.

Un pigment chargé de soleil, de traversées, de silences familiaux, de fêtes trop bruyantes, de dimanches endimanchés, de coiffures qu’on ne touche pas, de prénoms qu’on raccourcit trop vite, de regards qui demandent d’où tu viens avant même de savoir comment tu vas.

Et parfois, sous certaines lumières, cette peau devient bleue.

Pas bleue comme une blessure.

Bleue comme une nuit souveraine.

Bleue comme ce qui refuse de disparaître même quand on éteint la lumière.

Alors oui, ma couleur est le bleu.

Le bleu du ciel qui hésite.
Le bleu du jazz qui insiste.
Le bleu du corps qui se souvient.
Le bleu de la peau quand la nuit décide de ne plus s’excuser.

Pas bleu triste.
Bleu vivant.
Bleu traversé.
Bleu minuit.
Bleu souverain.

Alors bleu sur nous.

Tu l’as lue.
Maintenant, tu peux l’écouter.

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Les Chroniques sincères d’un mec du-per
Texte et voix : Wetu
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